Chef d’escadron Bertrand Boyer
Stagiaire EMSST à l’ENST
Publié dans l’Observatoire Géostratégique de l’Information (IRIS) le 02/05/12
Une des caractéristiques souvent évoquée du cyberespace, et en particulier de l’Internet, est l’anonymat (réel ou supposé) qu’il procurerait à ceux qui s’en donneraient les moyens. Esquive numérique à une censure d’État, l’anonymat incarne également le principal obstacle à la mise en place de réponses juridiques réellement efficaces dans le cadre de la lutte contre la cybercriminalité. Il induit, de facto, la quasi impossibilité d’attribuer, dans des délais raisonnables, l’origine d’une action à un individu, un groupe organisé ou un État. Or, sans attribution sûre, il ne peut être question de légitime défense, ni de réponse adaptée et proportionnée.
Principal obstacle à la mise en oeuvre des politiques de sécurité, l’anonymat est donc indistinctement l’atout premier de tout attaquant mais également le dernier rempart de protection pour de nombreux opposants à des régimes répressifs. La traçabilité des actions dans le cyberespace pose ainsi de nombreux problèmes à la fois techniques, éthiques et juridiques qui semblent pour l’heure indépassables. Une étude attentive des usages du cyberespace amène pourtant à considérer que l’anonymat est de plus en plus fragilisé par l’introduction de nouveaux terminaux et les pratiques qui en découlent. En effet, ce qui caractérise le milieu que nous considérons, c’est avant tout son évolutivité, son adaptabilité, sa capacité à muter, muer rapidement, rien n’est donc définitivement acquis.
Localiser, authentifier… oui !
Mais pour en faire quoi ?
L’arrivée massive de terminaux portables a, dans ce contexte, des conséquences majeures sur la gestion de la mobilité des utilisateurs du cyberespace. Plus que jamais, la localisation et l’authentification des usagers sont au centre des évolutions techniques et commerciales.
L’explosion de la consommation de bande passante engendrée par les smartphones impose de constantes modifications aux réseaux et pousse la mise en oeuvre de solutions s’appuyant exclusivement sur la suite protocolaire IP. Les opérateurs collectent les données d’identification et de localisation, mettent en place des dispositifs pour limiter la consommation de certains services afin de garantir la qualité d’autres (priorité au trafic voix sur le trafic des données, par exemple). De tels dispositifs de limitation s’accompagnent déjà de solutions de filtrage et d’inspection en profondeur des paquets (DPI) de données échangées. Ainsi, la pratique des utilisateurs, qui réclament toujours plus de connectivité et un accès immédiat où qu’ils soient, entraine une traçabilité accrue et fragilise de plus en plus la notion d’anonymat. Face à la demande, la mise en oeuvre par des acteurs non étatiques de solutions techniques toujours plus intrusives s’impose naturellement.
Progressivement et de façon quasi transparente pour les usagers, des données personnelles se trouvent manipulées, stockées, traitées par des tiers dont on ignore pratiquement tout. Dans ce domaine, les publications des chartes sur le respect de la vie privée, que bien peu lisent, relèvent souvent du pur exercice de style et la loi du plus fort s’applique en s’appuyant sur des situations de quasi monopole.
Comment alors sortir du paradoxe qui veut, qu’au motif de préserver la liberté, l’on s’oppose farouchement à toute intervention publique alors même que l’on subit les contraintes d’opérateurs privés dans le cadre d’une relation contractuelle ? Aujourd’hui un système d’identification fiable a été mis en place pour réguler la circulation maritime et aerienne, est-il improbable que de tels mécanismes voient le jour dans le cyberespace? Un système d’identification de confiance n’est pas nécessairement synonyme d’atteinte aux libertés fondamentales, la régulation n’est pas systématiquement associé à la répression.
Si la question de la confiance dans les identités numériques s’avère fondamentale pour garantir les échanges et les relations entre individus connectés, la fiabilisation de celle-ci ne peut-être de l’unique ressort d’entités commerciales.
La mise sur pied d’un traité visant à réguler les pratiques et à faciliter l’identification des acteurs tout en garantissant leurs droits est, d’une part souhaitable, d’autre part extrêmement probable à moyen terme. Une telle réglementation redonnerait aux États la place de régulateur qu’ils doivent enfin assumer et garantirait un niveau de confiance suffisant entre usagers.
Au mois de septembre 2011, le démantèlement du botnet Kelihos s’est accompagné pour la première fois d’une plainte contre des personnes physiques. Microsoft a ainsi pu remonter jusqu’aux responsables qui se cachaient derrière ce réseau par l’intermédiaire des détenteurs de noms de sous-domaines.
Réglementer pour garantir les libertés individuelles
Ce mouvement vise donc à réduire les possibilités pour un utilisateur du réseau de dissimuler son identité et de se soustraire à sa responsabilité. Si des acteurs de poids tel que Microsoft et le département d’État américain se mettent en quête d’un système plus « transparent », il semble probable que des résultats soient observables dans de brefs délais. Cet exemple illustre la fragile réalité de la notion d’anonymat pour les acteurs du cyberespace. De puissants mouvements s’opposent et favorisent le développement de moyens de contournement toujours plus sophistiqués. Pourtant, ici encore, les pratiques des usagers peuvent se révéler paradoxalement contre-productives car pour préserver leur liberté et leur « droit à l’anonymat», les utilisateurs vont parfois avoir recours à des moyens qui, certes préservent leur identité, mais laissent des traces numériques tout à fait singulières. Ainsi, l’usage d’un VPN ou le chiffrement de messages, sont autant de pratiques qui « se voient » et peuvent singulariser leurs utilisateurs pour en faire alors les cibles privilégiées d’une surveillance et d’une répression qui n’ont parfois plus rien de numérique…
La mise en place d’une identité numérique fiable, permettra de sortir de l’impasse actuelle où, pour préserver ses données privées, l’utilisateur «.honnête » utilise les même procédés que les criminels. Dans le monde réel, la mise en place de « pièces d’identité » n’empêche certes pas les délinquants de se procurer des faux, mais présente l’intérêt de limiter justement ces pratiques aux dits fraudeurs. Par ailleurs, disposer d’une pièce d’identité n’est pas synonyme d’abandon d’anonymat au quotidien. La pièce d’identité n’est à présenter que lorsque qu’elle est demandée, un tel mécanisme peut tout à fait être mis en place dans le cyberespace. Ce mouvement doit être accompagné et porté par les citoyens et la représentation nationale. Dès lors, il n’est peut être pas utopiste de penser que l’anonymat, la libre consultation de sites et l’inviolabilité de la correspondance puisse être garantis par une identité numérique fiable.